Le Télémaque de Fénelon annoté de la main de Madame de Genlis, à l’Arsenal, du 18 au 30 juin 1810

 

Le Télémaque de Fénelon annoté par Madame de GenlisFENELON. Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse […]. Nouvelle édition augmentée d’un Discours sur la Poésie épique [par M. de Ramsay], et de Notes pour l’intelligence de la Mythologie. Paris, Bossange, Masson et Besson, An XII, 1804. In-12 de xxiv, 403 pp. Titre en frontispice et 11 gravures sur cuivre par Tardieu l’aîné en hors-texte. Basane fauve racinée, dos lisse richement orné, pièce de titre en maroquin rouge, roulette dorée sur les coupes. (Reliure de l’époque).

Précieux exemplaire qui servit à Madame de GENLIS (1746-1830) comme support à sa critique du Télémaque de FENELON ; elle l’a entièrement annoté de sa main du 18 au 30 juin 1810, alors qu’elle séjournait à la bibliothèque de l’Arsenal : daté « 18 juin 1810 » en tête (p. xiv), puis signé à la fin du dernier livre, p. 390, « 29 juin 1810, à l’arsenal, D. Genlis », et à la dernière page, « 30 juin 1810, à l’arsenal, D. Genlis ».

Célèbre pour ses ouvrages pédagogiques et ses illustres élèves, dont le futur roi Louis-Philippe, Madame de Genlis se propose de dénoncer la superficialité de son époque : en se livrant à une critique pointilleuse de la forme, passant sous silence le fond, elle en conclura que l’un des ouvrages d’éducation les plus fameux du siècle passé se révèle finalement sans valeur. « Si Télémaque paraissait aujourd’hui, note-t-elle dès la fin du Discours de Ramsay, on le trouverait un ouvrage médiocre, parcequ’on ne s’attache qu’à l’époque et qu’on ne veut que de l’éclat vrai ou faux. Il y a beaucoup de négligence de style dans ce bel ouvrage dont le style est si beau dans les passages intéressants. Je vais les critiquer p[ou]r prouver qu’en passant sous silence les grandes beautés d’un ouvrage et notant avec une sévérité minucieuse ses petits défauts on peut conclure qu’il ne vaut rien ».

Le Télémaque de Fénelon annoté par Madame de Genlis

De fait, l’exemplaire fourmille entièrement de passages soulignés et copieusement annotés. Très sourcilleuse au début, Madame de GENLIS relève les répétitions, notamment des auxiliaires, les termes inappropriés, parfois indélicats ou malséants, les contre-sens, invraisemblances et incohérences, parfois mêmes les faux principes (p. 187). Cependant, au fur et à mesure, ses notes s’attachent plus au fond qu’à la forme, et l’analyse en devient beaucoup plus profonde. La comtesse se prend au jeu, et livre quelques commentaires moraux, quelques réflexions politiques, comme celles portant sur la réception de l’ouvrage par Louis XIV qui a provoqué la disgrâce de son auteur, des remarques psychologiques et quelques réflexions. Enfin, quelques exclamations admiratives finissent par lui échapper, mitigées au début, puis franches, bien que la critique reste cependant sans concession.

Madame de GENLIS conclue sa critique le 29 juin par un jugement d’ensemble fort élogieux, malgré tout, du Télémaque : « Beaucoup de défauts, surtout celui de n’offrir aucun caractère et par conséquent peu d’intérêt, un style souvent trop négligé. mais en même tems beaucoup de morceaux écrits d’une manière enchanteresse, des beautés sans nombre d’excellents conseils pour les princes, un fonds admirable de sagesse, de vertu et d’humanité, enfin un livre beau, utile et qui a justem[en]t immortalisé son auteur. »

Le Télémaque de Fénelon annoté par Madame de Genlis
Le lendemain, elle juge sévèrement Les Aventures d’Aristonoüs : « Ces aventures dénuées d’imagination et d’intérêt sont très insipides quoique le dénouement en soit agréable », suivi, protestant de sa sincérité, d’une intéressante réflexion sur le gout pour l’Antique, très en vogue sous l’Empire : « quelques personnes d’esprit trouvent beaucoup de mérite dans ce petit ouvrage, mais je dis ce que je sens. Le gout antique tout seul, sans imagination et sans pensées me parait très ennuyeux. »

Le Télémaque de Fénelon annoté par Madame de Genlis

Madame de GENLIS fit par la suite une critique sévère du Télémaque dans ses Observations critiques pour servir à l’histoire de la littérature du XIXe siècle (1811), essentiellement afin de rétablir Madame de MAINTENON en contrant le point de vue canonique personnifié par le Cygne de Cambrai. Ce qui lui valut une véritable cabale.

L’exemplaire date du séjour de Madame de GENLIS à la bibliothèque de l’Arsenal. Contrainte à l’exil et au dénuement par la Révolution, elle s’était ralliée à Napoléon BONAPARTE. Celui-ci lui alloua en 1802 un logement à l’étage noble de la bibliothèque de l’Arsenal. Le calme requis par les travaux d’érudition du personnel de la bibliothèque s’accommodait mal de ses activités de musicienne et d’hôtesse du « salon des Inséparables », qui accueillait notamment TALLEYRAND, Madame NECKER, BRISSOT ou CHATEAUBRIAND. L’administrateur de la bibliothèque de l’époque, AMEILHON, la contraignit à déménager à l’étage supérieur, puis à quitter définitivement les lieux en 1811. Madame de GENLIS n’offrit ses ouvrages à l’Arsenal qu’à contrecœur et n’y laissa aucun papier, hormis le manuscrit autographe de l’Histoire de Henri le Grand. Le souvenir de son salon, « conservatoire de la conversation spirituelle » selon Gabriel de BROGLIE, et celui des tracasseries réciproques qui dégradèrent ses relations avec le personnel de la bibliothèque, hantent néanmoins la bibliothèque de l’Arsenal. Le salon à décor Louis XVI que le fondateur de la bibliothèque avait fait aménager pour son épouse, où Madame de GENLIS recevait, porte aujourd’hui communément son nom. (Biographie publiée sur le site de la BnF).

Exemplaire unique et précieux.

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