De la Puissance légitime du Prince sur le peuple, et du peuple sur le Prince. « L’un des ouvrages les plus dangereux qui se soit fait en ce genre » (abbé Lenglet).

Brutus aux armes d'Aumale

 

Stephanus Junius Brutus [i. e. Philippe de Mornay, dit Duplessis-Mornay ou Hubert Languet]. De la Puissance légitime du Prince sur le peuple, et du peuple sur le Prince. Traité très-utile & digne de lecture en ce temps, escrit en Latin par Estienne Iunius Brutus, & nouvellement traduit en François. Sans lieu ni nom [Genève, François Estienne ?], 1581. Petit in-8° de 264 pp. Plein veau fauve marbré, dos lisse richement orné, pièce de titre en maroquin rouge, armes dorées sur les plats dans un encadrement d’un triple filet doré, filet doré sur les coupes, roulette dorée sur les chasses, tranches dorées (Padeloup ?).

Brutus aux armes d'Aumale

Précieuse première édition en français, traduite, d’après Renouard, par le huguenot François Estienne. Brunet précise que cette « édition [est] plus recherchée que l’original latin » Vindiciae contra tyrannos publié deux ans auparavant. L’ouvrage, l’un des plus importants du XVIe siècle, d’abord attribué à Languet, l’est aujourd’hui à Duplessis-Mornay (1549-1623), seigneur du Plessis-Marly, théologien réformé, écrivain et homme d’état français, ami d’Henri IV, l’une des figures les plus éminentes du parti protestant à la fin du XVIe siècle. Il expose dans son ouvrage des idées politiques de justice et de liberté qui eurent une influence considérable. Ecrit durant les guerres de religions, il traite de l’inviolabilité de la conscience et de la pensée, de la liberté individuelle, du droit qu’ont les peuples contre les rois, et s’élève contre la tyrannie en admettant le régicide quelques années avant l’assassinat du roi Henri III. Il porte en lui le germe de toute la pensée constitutionnelle moderne.

« Mornay fut spectateur ou acteur aux grands évènements qui, de fond en comble, bouleversèrent les sociétés modernes. Il prêta l’oreille aux premières paroles des disciples de Luther et de Calvin, vit le développement de la Renaissance, assista aux guerres civiles du XVIe siècle, et entendit les cris sinistres de la Saint-Barthélemy. Il connut la Ligue, les Seize et les Barricades. Après avoir été l’un des plus nobles amis de Henri IV, le plus désintéressé de tous, Mornay entrevit, dans sa vieillesse le despotisme de Richelieu. […] Il y a deux siècles Duplessis savait en politique, en morale, en sciences humaines tout ce que nous savons aujourd’hui : en diplomatie il ne savait pas moins que les hommes d’état modernes » (J. Ambert, Duplessis-Mornay ou Etudes historiques et politiques sur la situation de la France de 1549 à 1623, Comptoir des Imprimeurs-Unis, 1848, pp. 1-2).

Concernant l’attribution de l’ouvrage, « Mme de Mornay dit dans ses Mémoires que son mari, étant à Jamets en 1574, “fit en latin un livre intitulé De la puissance légitime d’un prince sur son peuple, lequel a esté depuis imprimé et mis en lumière sans toutefois que beaucoup en ayent su l’autheur”. Il est étrange que, malgré un témoignage aussi précis, beaucoup de critiques aient attribué l’ouvrage à Hubert Languet. Albert Elkan a repris le sujet et confirme que Philippe de Mornay a bien dû composer l’ouvrage » (E. Picot).

Enfin, notons que Printing and the mind of man souligne l’importance de ce recueil capital dans l’histoire des idées, subversif pour l’époque et revendiquant le droit du peuple à résister à toute forme de tyrannie : « It is an eloquent vindication of the people’s right to resist tyranny while affirming that resistance must be based on properly constituted authority. It is in fact the practical demonstration of Bodin’s theory, and some measure of its impact and continuing relevance may be estimated from a study of the places and dates at which it had been translated or reprinted. It’s one of the perennial documents of anti-tyranny ».

Brutus aux armes d'Aumale

Aux armes du duc d’Aumont. Louis-Marie-Augustin d’Aumont de Rochebaron (1709 – 1782), duc d’Aumont, pair de France, Premier gentilhomme de la Chambre du Roi, lieutenant-général des armées du Roi, chevalier de ses ordres, gouverneur de Boulogne et du pays Boulonnois, gouverneur et grand bailli de la ville de Chauny, etc. Il dirigea l’administration des Menus-Plaisirs du roi. Pendant le règne de Louis XVI, il a contribué à diffuser dans les arts le goût à l’antique, en protégeant de jeunes artistes comme les architectes François-Joseph Bélanger et Pierre-Adrien Pâris qu’il a employés à la décoration de son hôtel place Louis XV, ou les bronziers Philippe Caffieri ou Pierre Gouthière. Héritier d’une grande fortune, il fut surtout réputé pour son importante collection d’œuvres d’art, rassemblée, à partir de 1776, en son hôtel particulier place Louis XV (actuel hôtel de Crillon) et qui fut dispersée après sa mort, lors d’une vente publique, à laquelle Louis XVI se porta acquéreur de 51 lots.

« Sa bibliothèque avait été formée avec un soin et une patience dont la bibliophilie offre peu d’exemples. Elle contenait les meilleurs ouvrages français en tout genre, et des plus belles éditions. la plupart des reliures, soit en maroquin, soit en veau marbré, sortaient des mains de l’habile Padeloup. […] Un grand nombre d’ouvrages de cette provenance se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de France. » (Guigard). 

Ex-libris manuscrit au titre, quelques commentaires anciens dans les marges, rognés court .

Debure, Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. le duc d’Aumont, 276 ; Brunet, I, 1308; Adams, L.151 ; Hauser, 2220 ; Renouard, 157, n°14 ; Picot, Catalogue Rothschild, IV, 3126 ; Printing and the mind of man, 94, pour l’édition latine. Armes: Guigard, II, 26.

Quelques épidermures et éraflures, discrètes restaurations aux coiffes, aux coins et aux mors. Petit cerne au 1er cahier sans atteinte au texte, très petit et pâle cerne en coin de quelques feuillets.

Rare édition, à la provenance prestigieuse.

5 000 €