« Rognures », poésies de Louis Bouilhet, en grande partie inédites, que l’auteur a réunies dans un recueil autographe et signé ayant appartenu à Gustave Flaubert, prêté à Maxime Du Camp puis possédé par George Sand.

Louis Bouilhet

 

Louis-Hyacinthe Bouilhet (1822-1869) poète et dramaturge, ami de Flaubert. Rognures. Manuscrit autographe signé. 1840-ca. 1862. Cahier in-4° de [4], 63 pp., 81 ff. bl., [3] pp. de table, 1 f. bl. Reliure cartonnée de l’époque en demi-percaline chagrinée bleu nuit, plats de papier marbré.

Louis Bouilhet

Louis Bouilhet, condisciple de Flaubert au collège de Rouen, fut interne en médecine à l’Hôtel-Dieu que dirigeait le docteur Flaubert, père de Gustave. Il abandonna la médecine pour la carrière des lettres avec un certain succès, notamment au théâtre (Madame de Montarcy). Il avait « une verve, une fantaisie rieuse, une perfection technique qui retiennent encore à cette œuvre les esprits curieux. On peut considérer Bouilhet comme le précurseur de l’école parnassienne » (Talvart et Place : Bibliographie des auteurs modernes de langue française ″1801-1927″. II, 142, 3). Ami fidèle de Flaubert, il fut le dédicataire de Madame Bovary ; c’est lui qui avait indiqué à Gustave le fait divers qui fut à l’origine du roman. Ce dernier écrivait à George Sand le 12 janvier 1870 : « En perdant mon pauvre Bouilhet, j’ai perdu mon accoucheur, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même ». Il fut conservateur de la bibliothèque de Rouen.

Louis Bouilhet

Précieux recueil de poésies, en grande partie inédites, soigneusement calligraphié (avec quelques repentirs et variantes marginales) ; il rassemble 50 « rondeaux – sonnets – triolets – apologues – contes – épigrammes – fantaisies – traductions ». Certaines pièces sont datées, de 1840 à 1859. Une table, à la fin du cahier, dresse la liste des poèmes.

Louis Bouilhet

A monsieur le conseiller Clogenson ; Baiser de muse ; Le déjeuner de Durandeau, triolet ; Rencontre, triolet ; A Th. de Banville, triolet ; Invitation (à M. Courteville), triolet ; L’Œuf Politique, apologue (1840) ; La Chenille et le Papillon, apologue ; Sur la 1ère page d’un album ; A une magnétiseuse ; A un médecin-poète ; Tables tournantes, à une dame ; Compliment, pour une enfant de cinq ans (1845) ; Compliment, deux petits orphelins, à une sœur aînée, qui se marie (1858) ; Au chapeau de Caudron (1845) ; A Blaise ; Timidité (1843) ; Opium, impromptu à mon ami Boivin qui voulait dormir, et à qui j’avais, à cet effet, envoyé mes poësies (1840) ; Sur le pavé, rondeau, à P.H. ; A une jeune fille, traduit d’Anacréon (1840) ; impromptu à Melle X** (réponse) ; Le Vieux, traduit d’Anacréon ; Au pamphlétaire du Figaro ; Trente ans ! (à E. Morisse) ; Il fait très noir, rondeau (Rouen, juin, 1845) ; On veut savoir, rondeau (1845) ; A une demoiselle d’Estaminet (1844) ; Le Diable est là, (conte) (1840) ; L’Ivrogne, (conte) (Cany, 7bre 1845); Le Retour (romance) (23 août 1841) ; A Mulot (triolet) mai 1859 ; A L. B. , [signé] Edw. Shortown , 24 août 1859 [Quatrain d’Edouard Courteville à Louis Bouilhet pour la Légion d’Honneur qui lui fut attribuée le 15 août] ; Les cinq doigts ; Souvenir [acrostiche pour Victor Lepley] ; A Dorylas ; Le debteur [i.e. le Débiteur] ; Epigramme (trouvée dans les ruines d’Herculanum) In Causidicos et Cinædos [en latin, parallèle obscène entre les avocats et les prostitués] ; Chant nuptial, fragment, traduit de Catulle ; A Lesbie ; A un poëte qui s’était fait marchand de pierres… ; A Mr Francis de Saint-Lary, et a Mme, le jour de ses noces, rondeau, et Envoi du rondeau ; A une dame, en lui offrant un porte-montre ; Impromptu, pour l’inauguration d’une fontaine (St-André de l’Eure) [1862, époque de l’inauguration de la fontaine de Saint-André de l’Eure] ; Proportions (au cimetière de Montmartre) ; A Champfleury ; A Rosette (1845. Rouen) ; Imité du chinois (Iu-Kiao-Li) ; A Ismerie (Rouen, 1847) ; Traduit de Juvenal ; Menace (1846) ; Au moineau de Mlle M. D. (1er avril 1857).

Ex-libris G.R. Piclin, à Rouen, et étiquette de la 3e vente George Sand (Me Blache, Versailles, Hôtel Rameau, 11 juin 1965, n° 108). Les manuscrits de Louis Bouilhet, mort à 47 ans, sont d’une grande rareté.

La calligraphie, les corrections soigneuses, le choix et le nombre des poèmes (50), de la prime jeunesse, 1840, à la maturité, 1862, évoquant une large palette de son inspiration multiple, laissent à penser que Bouilhet souhaitait faire éditer ce carnet ; son titre même, Rognures, évoque un ensemble de pièces retranchées des ouvrages précédents, sorte de reliquat poétique. Excepté trois pièces recueillies dans les Dernières Chansons (recueil posthume de 1872 édité par son ami Flaubert), Baiser de museSur la première page d’un album et Imité du chinois, ce dernier poème présentant de nombreuses variantes, les poèmes sont restés inédits. Le poète chante ses amis de Rouen (Mulot, dédicataire de Festons et Astragales et Clogenson, en tête du recueil, à qui il avait déjà consacré un poème dans le même recueil en 1859), fait allusion à Melænis (Paulus le rhéteur et Mélænis la débauchée « In Causidicos et Cinædos », Lesbie, et par ses traductions d’Anacréon, de Catulle et de Juvénal), évoque les milieux artistiques et littéraires (Durandeau et les « grâces attiques » de Louise [Colet], Banville, Courteville, Caudron et son ridicule chapeau, Francis de Saint-Lary, Houssaye), place deux poèmes politiques (ce qui est rare chez Bouilhet), l’un contre la monarchie constitutionnelle, L’Œuf politique, l’autre révolutionnaire La Chenille et le Papillon, se moque d’un médecin-poète, lui qui fit des études de médecine, raille le magnétisme et des tables tournantes, « cette bêtise circulaire », attaque le critique Francisque Sarcey (les « articles crétins » que signe De Suttière dans le Figaro) et Le Réalisme de Champfleury, recueil « qu’on lit moins des yeux que du cu », et présente un véritable manifeste esthétique dans Imité du chinois, que Flaubert placera en tête des Dernières Chansons ; enfin le poète se livre intimement, ce qu’il fait rarement dans ses ouvrages (Timidité, composé à 21 ans, jeune homme, Trente ans !, âge de maturité et Le retour, où il évoque sa mort). A noter que le recueil s’achève par un poème libertin de toute rareté, Au moineau de Mlle M. D.,  les pièces licencieuses de Bouilhet étant peu communes :

Louis Bouilhet

Petit moineau d’humeur traitresse

Qui le matin, de ta maitresse

Viens becqueter la noire tresse,

 

Et qui, poussant de petits cris,

Vas, plus fier que les colibris

Te percher sur son cli***is !

 

Tandis que ta tête mutine

De ça, de là, cherche et butine

Parmi la mousse libertine,

 

Et que l’écho de ta chanson

Fait tressaillir à l’unisson

Tout ce qui dort dans le buisson ! […]

 

Es-tu celui qu’Amour aida,

Qui fut son cygne, et qui b**da

Entre les cuisses de Léda,

 

Es-tu le pigeonneau mystique

Dont le baiser diplomatique

Effeuilla la rose mystique ?…

 

On sait assez que, sous les cieux,

De ces commerces radieux

Sortent des astres ou des dieux,

 

Et que ce sont de grandes fêtes

Quand les religions sont faites

De ces amours avec des bêtes !

 

[Si tu n’es pas un Dieu, petit moineau,]

Nous t’enfermerons, jour et nuit,

Dans quelque sinistre réduit,

 

Où tu devras, pour tout pécule,

Sur le perchoir où l’on t’accule,

Frotter ton engin ridicule ! […]

Tant pis pour toi, Dieu sans vergogne,

Ce temps qui forge, brasse et cogne,

Juge des gens, sur leur besogne !

 

Ce sera justice, après tout :

Le seul Dieu que le monde absout,

Ô moineau, c’est le Dieu qui fout !…

Comme dans Festons et Astragales et dans les Dernières Chansons, « nous trouvons de petites toiles magistralement brossées, où le dessin et la couleur rivalisent de justesse et de précision. […] À côté de ces petites toiles heureuses, Louis Bouilhet aime à nous peindre des scènes humoristiques. […] Véritable précurseur du Parnasse, Louis Bouilhet a le constant souci de la pureté de la forme, de la “perfection” » (Gérard Walch, Anthologie des poètes français contemporains, 1924). Les pièces réunies dans Rognures sont des compositions de qualité auxquelles s’applique parfaitement l’éloge que Flaubert fait de la poésie de son ami dans la préface de Dernières Chansons : Bouilhet « excellait aux épigrammes, quatrains, acrostiches, rondeaux, bouts-rimés et autres “joyeusetés” faites par distraction, comme débauche. […] il avait le don de l’amusement, – chose rare chez un poète. […] il était fertile et ingénieux. […] sa forme est bien à lui, sans parti pris d’école, sans recherche de l’effet, souple et véhémente, pleine et imagée, musicale toujours. La moindre de ses pièces a une composition. Les rejets, les entrelacements, les rimes, tous les secrets de la métrique, il les possède ; aussi son œuvre fourmille-t-elle de bons vers, de ces vers tout d’une venue et qui sont bons partout. »

A cause de la guerre avec la Prusse, l’auteur de Madame Bovary ne fera éditer les Dernières chansons (recueil posthume) qu’en 1872 chez Michel Lévy.

Baiser de muse et Sur la première page d’un album sont conformes au manuscrit, malgré quelques variantes de ponctuation ; en revanche,  Imité du chinois présente de nombreuses variantes avec la version définitive probablement recopiée par Bouilhet.

Gustave Flaubert

Flaubert a eu entre les mains ce recueil, comme nous le prouve sa correspondance :

Bouilhet meurt le 18 juillet 1869. Le 22, Flaubert écrit à Feydeau : « J’ai aujourd’hui rapporté chez moi tous les papiers de notre ami et rien ne sera perdu » (Flaubert, Correspondance, Bibl. de la Pléiade, IV, p. 70) ; le lendemain, il écrit à Maxime Du Camp : « Hier j’ai été à Rouen prendre tous ses papiers », et précise que par testament, « tous ses livres et tous ses papiers appartiennent à Philippe [Leparfait, fils adoptif de Bouilhet]. Il [Bouilhet] l’a chargé de prendre quatre amis pour savoir ce qu’on doit faire de ses œuvres inédites : moi, d’Osmoy, toi et Caudron. Il laisse un excellent volume de poésies, […] » (p. 73),  « de quoi faire un très beau volume de vers » (à Agénor Bardoux, 26 juillet p. 76). En outre, il écrit à Jules Duplan, le 29 : « C’est moi qui possède tous ses papiers ; il reste de lui un très beau volume de vers, que mon intention est de publier […] » (p. 78), « Vers le mois de janvier, je publierai un volume de ses vers, inédit et fort beau » (à la Princesse Mathilde, 30 juillet 1869, p. 79). Dans ce but et pour respecter les volontés de son ami, Flaubert a adressé les cahiers de poèmes à Maxime Du Camp,

Maxime Du Camp

qui lui répond le 4 avril 1870 : « J’ai passé ma journée sur les cahiers de Bouilhet. […] Dans les rognures j’avais indiqué : Rosette et Imité du chinois, qui se trouvent recopiées dans le cahier définitif. Dans les autres cahiers, rien, dans les quatrains, rien. Je crois que tu feras bien de citer dans la notice biographique la pièce Imité du chinois, elle résume toutes les opinions de Bouilhet » (p. 1012). Flaubert débutera le recueil par Imité du chinois et ne retiendra pas le Rosette de notre recueil, restant inédit, le poème homonyme des Dernières chansons étant entièrement différent. Il récupèrera les cahiers et les prêtera à Alfred Guérard, autre ami intime de Bouilhet, et les récupèrera enfin en mars 1872 : « Guérard ne m’a pas encore rendu les cahiers, ce que je trouve un peu sans gêne. Du Camp […] me les a rendus au bout de deux jours » (Lettre à Philippe Leparfait, 19 mars 1872, p. 497), « Guérard m’a renvoyé les cahiers » (au même, 20 mars 1872, p. 498). Aurait-il ensuite offert Rognures à George Sand, sa plus chère amie et confidente (étiquette de la 3ème vente George Sand en 1965) ?

George Sand

On sait en effet que la bonne dame de Nohant affectionnait Louis Bouilhet : « Il n’était pas de second ordre, celui-là. […] Je vois bien, à présent, pourquoi il est mort si jeune, il est mort d’avoir trop vécu dans l’esprit. […] C’est une grande perte pour l’art que cette mort prématurée. Dans dix ans, il n’y aura plus un seul poète. » (Lettre de George Sand à Flaubert, Nohant, 28 janvier 1872,Correspondance,XXII, p. 723). 

Louis Bouilhet

Vente George Sand

Rarissime manuscrit, à la provenance exceptionnelle.

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