Léo Ferré. Ses souvenirs de jeunesse, son amour pour le théâtre et les femmes, Mai 68.

Léo Ferré (Monaco, 1916 – Castellina in Chianti (Toscane), 1993), chanteur et poète. Viens… Manuscrit autographe signé « Léo », s.l.n.d. [ca. 1982], avec dédicace en tête : « A toi, Claude » [Fléouter].  5 pp. in-4° au feutre fin, accolées en laporello ; quelques ratures et corrections autographes.

Parmi les plus belles pages de l’artiste, dans lesquelles il évoque, avec une merveilleuse émotion poétique, son enfance, sa vie d’adolescence, sa déception de mai 68, son amour pour le théâtre et les femmes…

Viens…, publié dans Le Monde le 1er décembre 1983, page 20, avec quelques infimes variantes, avait été commandé à l’artiste dans les années 80, à l’occasion du Printemps de Bourges dont le chanteur était une des têtes d’affiche en 1982, par Claude Fléouter, journaliste au Monde, producteur et réalisateur de télévision, fondateur des Victoires de la musique Variétés en 1985 et des Victoires de la musique Classique en 1994.

 

Viens par ici, petit, que je te la raconte

Ma vie d’outre là-bas quand j’allais aux parfums

De pleurs et d’entre temps dans les sourires graves

De ces comètes téné[b]reuses…Oh! pas trop…

Quand je mettais du sang [dans raturé] au cœur des ouvrières

Dans ces usines pleines à craquer où l’aventure

N’avait qu’à bien se tenir dans les travées

Avec la glycérine abjecte de l’attente…

L’heure ! Comme un rappel de la vengeance

Si tu ne comprends pas je t’apprendrai les lettres

Ecrites par devant ce que tu peux connaître

L’À peu près de l’Amour avec un cerf en-bas

Qui brame tout l’orage de ses bois et, crois-moi,

J’avais des bois à t’accrocher, petite ! //

. . . . . . .

Je les voyais, des fois, sur des rails…

Rouler, rouler à plus savoir où mettre leur âme adolescente…

Dis-donc, Léo, l’âme adolescente ?

Qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est celle qui n’a pas encore soif

C’est celle qui n’a rien de ce que tu peux imaginer

C’est celle qu’on descend de là-bas, très loin, quand l’habitude se réserve le droit de s’en aller ailleurs, dans les bistrots que tu inventes à regarder longtemps, devant toi, le rien qui te fait grand et patient devant la vertu, le silence des autres, les problèmes de ce néant dont on ne peut parler, bien sûr, et qui crisse dans ta psychologie adolescente.

̶   Comme mon âme, donc… adolescente…

̶  Non. Comme le vocabulaire qui // t’est prêté par 10. 000 ans de signes, par 10. 000 d’ennui… De cet ennui que tu as chiffré, depuis 68, et qui t’est encore permis. L’ennui, petit, c’est la dernière auberge devant l’inanité. – mais… mais…

68, 68… bien sûr. Il y a des chiffres qui veulent dire … quoi ?

Rien. Un sourire, peut-être. Le sourire du calendrier quand tu lui chatouilles la plante des pieds, sous un mois de Mai attentif et qui te regarde.

Quand Mai me regarde, je n’ai vraiment plus rien à espérer de ce printemps finissant et tué, bientôt, par des vacances ahuries et peureuses. L’été 68. //

Et cet été passa comme un orage de raison.

Les syndicats se mirent à penser, hélas… et tout finit dans l’Ordre…

Moi, j’avais le désordre dans le sang depuis ces années lointaines et, quand je me retourne pour les regarder, elles me font de l’œil comme pour me faire savoir que j’étais dans le bon sens négatif de cette vie tumultueuse et circulant à travers des forêts inventées par des oiseaux intelligents. Je ne savais rien. [et je raturé]. Les oiseaux, non plus. J’avais six ans. Je marchais, dans la rue et en croyant que je dévalais des galaxies que les hommes ne pouvaient même pas nommer tellement elles étaient miennes. Les hommes me tenaient loin d’eux. Les femmes me regardaient avec cette insistance involontaire qui me les faisait accrochées [à mon silence raturé] au bout de moi, là-bas, à des années-lumière… Quelle horreur, l’évidence du charme ! Ça n’a vraiment plus rien de charmant et ça traine [dans raturé] … ça traîne longtemps [devant raturé] dans une salle de bains // à compter les secondes devant un miroir obscène, tellement la solitude des yeux en face des trous est irregardable.

̶  Quel âge avais-tu en 68 ?

̶  Quatre ans.

Une loge d’artiste, dans un théâtre, quelque part, n’importe où, en 1982. Il était grand. Il pleurait. J’étais devenu pour lui une raison d’avoir grandi.

Quand je serai vraiment très jeune, je te parlerai comme il faut, nous irons tous les deux dans des pensées fantastiques comme des pays, tu sais ? Ces pays dont on parle quand on ne sait plus rien qu’une bribe de bonheur dans l’irrévérence et dans l’absolu des battements du cœur.

                                                                                                                                                                         Léo.

3 500 €