« Car le moyen d’atteindre au vice radical Est d’arracher le masque au monde médical »

Médecine. Pamphlet en alexandrins. 1829.[Antoine-Joseph-François Robert]. Tableau des bigarrures médicales et autres, ou Coup- d’œil sur le charlatanisme, poème satirique, accompagné de notes et suivi de commentaires ou annotations analogues au sujet. Par Decourtel notaire breton. Sans lieu ni date [1829-1831]. Manuscrit autographe inédit. In-folio de 2 pp., 116 pp., 4 pp. bl., 89 pp. [de Commentaires]. Récente reliure muette en plein vélin à recouvrement ivoire, dos lisse, attaches, coutures apparentes, non rogné (petite mouillure sans gravité en-tête des Commentaires). Boite de protection cartonnée bleu acier.

L’auteur était docteur en médecine, ancien conseiller et médecin ordinaire du roi, médecin en chef des hôpitaux de Langres. On lui doit Recherches et Considérations critiques sur le magnétisme animal. Paris, Baillère, 1824.

Le Tableau des bigarrures, remarquable poème inédit de 2 566 alexandrins en quatre chants est une violente satire contre les médecins de la fin de la restauration, dans l’esprit de La Mettrie, le dernier chant fustigeant les mœurs dépravées de son époque. Les Commentaires, dans le même esprit, sont en prose. Composé entre 1827 et 1830, probablement sous le gouvernement Martignac, Robert a sans doute revu sa satire après la révolution de Juillet, puisqu’une note fait état d’évènement survenus en 1831. Notre manuscrit est probablement une première mise au net, si l’on suit la note que l’auteur a rédigé en regard de l’avant-propos : « On ne doit pas faire usage de ce manuscrit : il en existe un autre plus soigné, et par conséquent préférable ». Effectivement, le document présente des ratures, des corrections, parfois sur papiers collés et des additions sous formes de feuillets volants collés (6 dans les Commentaires). Nous n’avons cependant trouvé nulle trace d’un autre manuscrit, et à notre connaissance, l’ouvrage est resté inédit.

Le poète, fort cultivé, comme l’attestent les nombreuses références indiquées en notes de bas de pages (Hippocrate, Juvénal, Perse, Tacite, Cicéron, Martial, Horace, mais aussi Molière, La Mettrie, Regnier, Boileau, Marot, Bayle, etc.), dirige ses virulentes apostrophes, dans un style élégant, contre « les empiriques titrés et autres. Je n’attaque donc que les hommes qui avilissent l’art par une profonde ignorance ou par leurs bassesses ; mais comme la classe des charlatans est un torrent qui inonde une surface immense […] ma satire devient le protocole de tous les pays. […]. Il considère qu’il vaut mieux laisser faire en toute chose la nature, cette « force conservatrice », et il se montre extrêmement méfiant à l’égard de la médecine nouvelle, dans l’esprit de Gassendi et de Molière. Il fustige les magnétiseurs « qui par un geste adroit font tomber en syncope » et combat l’« uromantie », l’acupuncture, « le somnambulisme artificiel » (l’hypnose), le mesmérisme, les herboristes charlatans, les « arcanistes » « possesseurs de remèdes secrets » (sirops contre les maladies syphilitiques et contre les irritations en général, élixirs et autre pilules), l’usage du « Thé de Suisse », des sangsues, de la gomme arabique, des pommades, de l’hydrodale de potasse, du sulfate de quinine, du pipérin, des clystères, des bains de pieds, etc. Il salue cependant l’apparition du stéthoscope « récemment inventé par un bon philanthrope », même s’il n’est pas convaincu par son utilisation systématique. Mais surtout, il condamne la vénalité des médecins, source de tous les maux : avarice, ambition sociale, cupidité, vanité ; et il réprouve la « mendicité des pratiques » (démarchage médical) ainsi que les ordonnances complaisantes. Il attaque ces jeunes et nouveaux médecins, jaloux et envieux, fort présomptueux, souvent ignorants ou pour le moins peu instruits, et qualifie leurs thèses de « discours insipides et remplis de fadaises » ; il leur donne même, à plusieurs reprises et longuement, sur plusieurs pages savoureuses, les recettes pour parvenir, tels des Tartuffe, Diafoirus, Sganarelle ou Knock. « Ainsi, pour être heureux dans l’art hyppocratique, / Et surtout pour avoir une immense pratique, / Soyez caméléon, bizarre, audacieux, / Parasite, ignorant, bavard, ambitieux ; / Tachez de devenir le benjamin des dames ; / Comme un reptile adroit, rampez aux pieds des femmes […] ». Robert dénonce en outre l’ignoble lubricité de certains praticiens, jeunes et vieux (pp. 73-78)

D’autre part, il précise qu’il souhaite réformer le statut des médecins légistes, qu’il s’élève contre les patentes et leur coût élevé, qu’il préconise des lois plus strictes et plus sévères concernant la pratique médicale et les mœurs en général.

En marge, signalons ses attaques contre les libraires, les imprimeurs, les critiques littéraires et les « écrivassiers dont fourmille Paris » (voir en note p. 108, la critique des « Funérailles de Louis XVIII », poème de Victor Hugo paru dans les Odes et Ballades). 

Remarquons enfin une scène de consultation digne de Molière (pp. 69-70), la relation d’une arnaque montée par un ecclésiastique « uromante » (p. 70 des Commentaires), les charlataneries de marchands ambulants qui, prétendant avoir guéri un épileptique en ayant fait semblant de lui ôter un grand ver rougeâtre de la tête, écoulent toute leur drogue à base de cendre (pp. 11-13 des Commentaires), et le cas d’une naïve jeune campagnarde atteinte d’une métrite chronique très rebelle, « qui n’avait été occasionnée que par la masturbation, pratiquée par un officier de santé  qui avoit persuadé la malade que cet acte étoit nécessaire pour favoriser l’apparition des règles » (feuillet volant collé entre les pp. 68 et 69 des Commentaires).

Document d’un intérêt remarquable, dans une sobre reliure, pure et élégante.

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