Sully-Prudhomme critique le déterminisme esthétique de Taine. Manuscrit provenant de la bibliothèque d’Alfred Cortot, et qui a vraisemblablement influencé son esthétique musicale.  

Sully-Prudhomme

 

René Armand François Prudhomme, dit Sully Prudhomme (1839-1907), poète et écrivain français, premier lauréat du Prix Nobel de littérature en 1901. Les Principes de M. Taine sur l’Art. Manuscrit autographe signé, [vers 1869]. 43 feuillets in-8° [chiffrés 35], rectos seuls, titre autographe reprit sur une garde. Maroquin janséniste bleu nuit, dos à 4 faux-nerfs, titre doré, double filet doré sur les coupes, plats doublés de maroquin rouge orné d’un filet d’encadrement doré, garde tissée beige, double-garde. (Marius Michel).

Sully-Prudhomme
Sully-Prudhomme

Sully-Prudhomme

Manuscrit autographe en deux parties, abondamment raturé et corrigé, probablement un compte-rendu littéraire des « trois traités de Mr Taine » à la suite de la publication de Philosophie de l’art en Italie (1866), Philosophie de l’art en Grèce et Philosophie de l’art dans les Pays-Bas (1969), trois Leçons professées à l’École des beaux-arts par le philosophe, éditées par Germer Baillière, collection « Bibliothèque de philosophie contemporaine ». A noter des indications au crayon, vraisemblablement de protes, ce qui laisse à penser que ce texte a été destiné à l’impression, dont nous n’avons pas trouvé trace.

Hippolyte Taine
Hippolyte Taine

Dans Les Principes de M. Taine sur l’Art, Sully Prudhomme critique notamment le déterminisme que le philosophe expose dans sa Philosophie de l’art, publiée en 1865 (réédité en 1882), ainsi que dans De l’idéal dans l’art : leçons professées à l’École des Beaux-arts, publié en 1867, en citant de nombreux passages de ces deux ouvrages. 

Sully-Prudhomme

Dans une première partie, après avoir loué le style des ouvrages de Taine, écrits « d’une plume étincelante, nerveuse et sure », Sully-Prudhomme analyse ses théories sur le déterminisme esthétique, avant d’en faire la critique ; elle est, note-t-il « à la fois impuissante à rendre compte entièrement des faits [individuels   biffé] et plus impuissante encore à les annoncer ; les caractères essentiels d’une loi, l’application aux cas observables [des phénomènes et la prévision, lui font donc défaut au cas particulier   biffé]  et la prévision pour les cas futurs lui font défaut. » Il précise au passage qu’« il n’y aura pas œuvre littéraire, œuvre d’art, si la personnalité [le génie] de l’écrivain n’y est pas empreinte », certes influencée par le milieu. Il prend comme exemples les écrivains Goethe, Hugo, Lamartine et surtout Musset, puis les peintres Masaccio, Vinci, Michel Ange, Raphaël, Delacroix. Il reproche à Taine de ne pas assez considérer « le jeu des forces intimes, soudaines, mystérieuses qui constituent le génie souverain du grand artiste » et réfute donc sa théorie selon laquelle « le rapport de l’individualité aux circonstances sociales est soumis à une loi scientifique c’est-à-dire à une connexité telle que l’un des termes, l’individu ou le milieu, étant connu, on puisse déterminer l’autre. » Sully-Prudhomme affirme que « les idées, les sentiments qui sont dans l’air d’une société, ne prennent corps dans une âme individuelle que par les perceptions propres à cette âme, perceptions qui ne sont nullement passives, mais qui, bien au contraire, transforment tous les matériaux intellectuels par un mode spécial de synthèse. […] Les [recherches   biffé] études si ingénieuses, si profondes, et [(qu’il nous passe le mot)   biffé] si belles de Mr Taine, ne l’ont donc pas conduit à la détermination d’une loi dans la production des œuvres d’art. »

Dans la seconde partie, il critique la conception de l’idéal artistique que Taine a exposé dans De l’idéal dans l’art : leçons professées à l’École des Beaux-arts. Il résume tout d’abord la pensée du philosophe : importance du caractère, primauté d’un idéal par rapport à un autre, analyse empirique, voire scientifique, permettant de dégager l’idéal absolu, faculté de bienfaisance différente de la faculté de résistance, théorie appliquée à la littérature et aux Beaux-Arts : « Au sommet de la nature sont des puissances souveraines qui maitrisent les autres ; au sommet de l’art sont des chefs d’œuvre qui dépassent les autres ; les deux cimes sont de niveau et les puissances souveraines de la nature s’expriment par les chefs d’œuvre de l’art […] Le chef d’œuvre est celui dans lequel la plus grande puissance reçoit le plus grand développement. »

Sully-Prudhomme critique différents principes : l’importance des caractères, l’idéal moderne deviné et saisi au passage « pour être éternisé dans des créations [admirables   biffé] poétiques. [Balzac, Sand   biffé], Hugo, Musset, Balzac, Sand, Mérimée, Delacroix, Ingres, Decamps, Meissonnier, [tous   biffé] les maitres en tous genres seront admirés [non pas   biffé] pour avoir exprimé, non pas les caractères stables de l’humanité, mais les caractères de la vie humaine qui ne s’arrête point et qui n’est qu’un perpétuel accident. [au contraire le plus riche de vie et par suite le plus sujet à la variété, et à la mort  variable et le plus particulier.   Biffé] ». Il ironise sur la méthode que Taine utilise dans la recherche du « caractère [principe   biffé] dominant, le plus important pour l’art », attribuant la supériorité au monde minéral, allant donc au centre du monde, fondement stable de tout. « Si le centre du monde est le suprême objet de la pensée artistique, le point est le chef-d’œuvre de la forme ! ». Il signale l’éphémère des valeurs artistiques, comme de la vie, et précise que la « chose fondamentale » n’est que la condition de l’idéal, « l’idéal, c’est ce qui donne un sens à tout le reste […] L’arc indéfinissable du sourire a détrôné les ellipses monstrueuses de la [pesanteur   biffé] gravitation. Que nous importe ce qui dure ! Voit-on durer l’enthousiasme, l’extase, l’inspiration, la douleur et la joie ? l’amour même dure-t-il plus que la vie ? ce qui dure, c’est la brute. »

Il analyse ensuite le principe de bienfaisance du caractère « qui conserve et développe la vie ». Il rejoint Taine tout en affinant cependant sa pensée en distinguant « autant de forces, graduellement plus dignes et plus capables de bienfaisance, qu’il y a de degrés depuis la force mécanique jusqu’à la force libre en passant par l’instinct ; la supériorité d’une force consiste pour nous dans la nature de l’effort qui accomplit l’acte […] ». Effort conscient ou inconscient. « […] cette beauté [toute contingente   biffé] particulière et diverse ne peut se produire que grâce à l’existence des lois générales et constantes, mais elle n’est nullement obligée d’exprimer ces lois qui sont sa condition et non son essence. » Puis il critique l’esthétisme actuel qui croit pouvoir de passer de l’idée de beauté, la ramenant à la santé, mens sana in corpore sano, et se réfère à la philosophie allemande qui a eu le mérite « de rapporter à l’être individuel l’importance et la valeur que les anciennes métaphysiques attachaient à l’être infini, universel, abstrait », en perpétuel devenir, tendant vers un idéal de perfection. Enfin, il conclut ainsi : « on peut critiquer Mr Taine, [mais   biffé] on ne reprend pas impunément sa tâche [après lui   biffé], et ne serait-il pas en droit de nous dire, comme à ses jeunes auditeurs, qu’il ne s’agit pas de chanter une ode ” mais bien de découvrir “ une loi ”. »

Sully-Prudhomme

La provenance est des plus intéressantes. Ce manuscrit sur l’esthétique figurait dans la bibliothèque du grand pianiste Alfred Cortot (1877-1962).

Alfred Cortot
Alfred Cortot

Bernard Gavoty rapporte ce que Cortot lui dit avoir ressenti lors d’une séance de travail, vers 1896 : « Je sentis tout à coup la musique entrer en moi, non pas avec ses notes, mais avec son sortilège, sa faculté d’irradier, de transmettre l’incommunicable […] De ce moment, je compris ce que suscitait la musique et comment la vocation d’interprète pouvait transcender le métier de pianiste. Je savais, je voyais, je croyais, j’étais désabusé. » Comment ne pas faire le rapprochement avec ce « jeu des forces intimes, soudaines, mystérieuses qui constituent le génie souverain du grand artiste. L’artiste peut, s’il en a la volonté (et il l’a par tempérament) secouer autant qu’il le juge bon le harnais de l’esprit régnant et prendre en main les rênes de son propre génie » (pp. 19-20 de notre manuscrit), pour ne citer que ces lignes. Après des années d’apprentissage laborieux, Cortot eut ainsi la révélation de son art d’interprète, début de sa prestigieuse carrière ; ces écrits de Sully-Prudhomme n’y furent sans doute pas étrangers.

Sully-Prudhomme

Sully-Prudhomme

Bibliothèque Alfred Cortot, puis de son fils Jean Cortot. Vente Cortot « L’Univers du peintre Jean Cortot », Dijon, 27 mars 2026, n° 165 du catalogue.

Dos très légèrement insolé présentant quelques très légères épidermures.

Exceptionnel manuscrit sur la création artistique, une des inspirations esthétiques d’Alfred Cortot, élégamment établi par Marius Michel.

Sully-Prudhomme

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2 000 €